Graham Greene – A l’ombre de la Suisse

À mon ami Pierre Smolik

Pierre est juriste et spécialiste des médias à l’Office fédéral de la communication à Bienne en Suisse. Cinéaste, il réalise quelques documentaires sur des artistes peintres (Guy Baer, Steven-Paul Robert), ainsi que sur le poète Gustave Roud (Port-des-Prés). Il est l’auteur de plusieurs essais relatifs à des écrivains romands ou des personnalités ayant tissé des liens forts avec le canton de Vaud (Charlie Chaplin, Graham Greene). En 2008, il publie aux éditions de L’Aire un premier roman Le Bar à parfums et, en 2012, aux éditions de l’Age d’Homme Georges Haldas, l’Invisible au quotidien, dans la collection « Les dossiers H ».

 

Graham Greene – A l’ombre de la Suisse

Parmi les personnalités étrangères qui ont choisi, même temporairement, la Riviera vaudoise comme port d’attache, l’une nous frappe singulièrement : l’écrivain anglais Graham Greene (2 octobre 1904 Berkhamsted – 3 avril 1991 Vevey). Comment cet auteur cosmopolite, aventurier en diable, journaliste reporter témoin des grands conflits mondiaux de son époque, a-t-il pu s’échouer sur les douces rives du Léman ?
En effet, notre pays ne fut guère l’objet de ses préoccupations. A notre connaissance, d’ailleurs, Greene n’a jamais écrit spécifiquement sur la Suisse. « Un peuple heureux n’a pas d’histoire », affirme le dicton. Comment le romancier lui aurait-il consacré des lignes particulières, lui qui avait avoué : « Tout ce qui bouge m’intéresse. C’est valable pour les individus comme pour les pays. […] J’aime à me trouver là où il est possible qu’un vrai changement se produise, un bouleversement fondamental comme à Cuba ou au Chili avant la chute d’Allende » ? Et, dans le même sens : « La Suisse n’est supportable que sous la neige, […], tout comme certaines gens ne le sont qu’entre les draps. » Il en appréciait cependant le régime démocratique, qui ne pouvait que peu l’interpeller mais il en aurait peut-être été différemment avec, notamment, l’affaire occasionnée par les fonds juifs en déshérence dans les banques helvétiques, puisqu’elle toucha un thème cher à l’écrivain, la justice sociale : « Se battre contre l’injustice demeure pour moi le seul précepte inamovible… » C’est même à tort que d’aucuns lui attribuent la fameuse phrase prononcée par le personnage de Harry Lime dans le film Le Troisième Homme de Carol Reed et dont Greene avait écrit le scénario : « En Italie, durant trente ans, ils ont eu les Borgia, la guerre civile et la terreur. On vous tuait pour un rien, mais ils ont produit Michel-Ange, Léonard de Vinci et la Renaissance… Tandis qu’en Suisse, ils ont pratiqué la fraternité : ils ont connu durant 500 ans la démocratie et la paix, et ils ont produit une pendulette qui fait coucou ! » Cette affirmation hardie est due en réalité à celui qui la prononça à l’écran, un certain Orson Welles. Ignorait-il que la pendule à coucou n’est en fait pas une invention suisse puisqu’elle tire son origine allemande de la Forêt Noire ?

 

 
Peter is a lawyer and media specialist at the Federal Office of Communications in Bienne, Switzerland. As a film-maker he directed documentaries on painters (Guy Baer, Steven-Paul Robert), as well as one on the poet Gustave Roud (Port-des-Prés). He is the author of several essays relating to authors from the French-speaking part of Switzerland or well-known figures who have formed strong links with the canton of Vaud (Charlie Chaplin, Graham Greene). In 2008, his first novel, Le Bar à parfums was published by éditions de L’Aire, and in 2012, in the collection of « Les dossiers H » by éditions de l’Age d’Homme Georges Haldas, l’Invisible au quotidien appeared.

 

Graham Greene – The Swiss Chapter
Amongst the foreign celebrities who chose the Swiss Riviera as home base, even if it was just temporarily, the English author Graham Greene (2nd October 1904, Berkhamsted – 3rd April 1991, Vevey) strikes us as the most remarkable. How did this cosmopolitan author, roguish adventurer, journalist and witness to the great world conflicts of his time, wind up on the gentle shores of Lake Geneva?
Our country was hardly the object of his preoccupations. Besides, as far as we know, Greene never wrote specifically about Switzerland. « A contented people has no history » as the saying goes. How then could he devote his time to writing about it, he who admitted: « Everything that moves interests me – whether it’s an individual or a nation […] I like to be where a genuine change may take place, a fundamental upheaval, as in Cuba or in Chile before the fall of Allende»? And on the same note: « Switzerland is only bearable covered with snow […] like some people are only bearable under a sheet.»
He would have however appreciated democracy, which only interested him slightly but he might well have thought differently about it had he heard of the affair of the unclaimed Jewish assets by Swiss banks because it touched on a theme that was close the author’s heart, social justice:
« Fighting against injustice remains for me the sole permanent precept… ». It is incorrect that some people attribute the famous phrase spoken by the character of Harry Lime for which Greene wrote the scene in the film, The Third Man by Carol Reed, to him:
« In Italy, for 30 years, under the Borgias, they had warfare, terror, murder and bloodshed, but they produced Michelangelo, Leonardo da Vinci and the Renaissance… In Switzerland they had brotherly love, they had 500 years of democracy and peace… And what did that produce ? The cuckoo clock! » This rash declaration stems, in reality, from the person who delivered it on screen, a certain Orson Welles. Was he unaware that the cuckoo clock was in actual fact not a Swiss invention, originating from the Black Forest?

 

Rencontre Littéraire « L’invisible au quotidien »

Georges Haldas, de père grec et de mère suisse, vit jusqu’à l’âge de neuf ans en Céphalonie. Puis, installé avec ses parents à Genève, il passe dans cette ville la plus grande partie de sa vie. Il travaille successivement dans une agence de presse, exerce le métier de correcteur, enseignant, vendeur en librairie et journaliste.

Poète, essayiste, traducteur, Georges Haldas est l’auteur d’une œuvre très riche qui comprend quatorze recueils de poèmes (rassemblés en 2000 dans Poésie complète aux éditions L’Âge d’Homme), des traductions, des essais, trente-sept chroniques et les Carnets de l’état de poésie.

Mon ami de longue date, Pierre Smolik, présente son livre « l’invisible au quotidien »

le 14 février 2013.

Haldas

La lecture du dossier  » politique  » de Georges Haldas conservé aux Archives fédérales à Berne, point de départ de cet ouvrage, a fait ressortir par contraste à l’interlocuteur de ces entretiens la vraie présence de l’écrivain. Les rapports des inspecteurs, plus il s’y plongeait, plus vain, inconsistant, lui apparaissait leur contenu. Les raisons de cette surveillance sur plus d’une quarantaine d’années ne transpiraient jamais dans les documents « officiels », qui les avait commandés, qui les supervisait?, et leur utilisation éventuelle restait inconnue.

Seul régnait, reflété dans la première partie de cet ouvrage, état de meurtre, un climat de lourde suspicion à l’endroit de celui qui était considéré comme trop à gauche, donc dangereux, pendant la période de chasse aux sorcières communistes qui avait caractérisé l’après-guerre. Mais comment lui reprocher, sans tomber dans le ridicule, ses déclarations politiques qui encourageaient les hommes à se consacrer à la paix? A travers les propos rapportés par les fonctionnaires scribouillards, apparaissent avant tout les traits d’un personnage enclin à témoigner sa sympathie pour les plus défavorisés. Georges Haldas, en définitive, n’a jamais été un homme d’action mais, tout simplement, « un homme qui écrit », selon l’expression qu’il affectionne.

Quelles actions retenir dès lors contre cet être inoffensif ? Par contrecoup, ce fichage absurde conduisit l’interlocuteur insensiblement à se nourrir d’éléments bien plus essentiels, abordés dans ses conversations avec Haldas. Une eau précieuse irrigua soudain le désert des lignes fixées dans les classeurs fédéraux. Elle portait la voix d’un écrivain habité par la graine qui illumine sa vie quotidienne, cherchant à créer un pont entre le dedans et le dehors des êtres rencontrés en transcrivant le plus fidèlement possible leurs résonances en lui.

Ainsi se précisa peu à peu son cheminement vers l’écriture, depuis ses premiers balbutiements à la sortie du collège jusqu’à ses formes les plus abouties et qui dessinèrent les contours, sujet de la deuxième partie, état de poésie, auquel lui est indissolublement attachée la fraternité obscure des vivants. Une parole démarquée d’une surveillance policière, libre alors de ses mouvements, se développa, toute d’inspiration, de nature à rendre l’homme plus ouvert à son intériorité, à mille lieues du monde matériel qui écrase notre société assoiffée de biens de consommation.

Elle prit son envol dans état de résurrection, troisième et dernière partie, pour devenir nourricière, christique, traduisant les questions fondamentales de la vie, de la mort, etc., et d’où germèrent, bien plus tard, ces entretiens, accompagnés d’extraits de textes souvent inédits, dédiés à tous ceux pour qui l’imprévisible, l’infini, l’invisible gardent un sens. Comme l’écho du miracle que constitue chaque jour pour nous tous le simple fait d’exister, sur cette planète, sans savoir pourquoi.